Histoires de vignerons

Craggy Range : choisir le lieu avant le cépage

Publié le 2026-10-18 · 5 min · Par L’équipe de la Vinothèque du Léman

Une maison néo-zélandaise ne raconte pas forcément un seul vignoble. Chez Craggy Range, l’histoire commence justement par la recherche de plusieurs lieux, chacun capable de donner sa mesure à un cépage. Les terrasses fraîches de Te Muna, à Martinborough, accueillent le pinot noir ; les graviers plus chauds de Gimblett Gravels, dans Hawke’s Bay, ouvrent une autre voie aux rouges. Nous aimons cette manière de prendre la carte avant de regarder l’étiquette : elle évite de réduire tout un pays à un goût unique.

Le projet des Peabody commence par une recherche de terres

En 1993, Terry et Mary Peabody imaginent une propriété viticole qui puisse traverser les générations. Leur recherche passe par la France, les États-Unis et l’Australie avant d’aboutir en Nouvelle-Zélande. Craggy Range est fondé en 1998. Plutôt que de reprendre un domaine et sa gamme déjà constituée, la famille choisit des terrains où construire son propre vignoble.

Cette origine explique un choix important : ne pas demander à un seul endroit de réussir tous les vins. Le projet s’ancre dans deux régions aux conditions différentes. À Martinborough, Te Muna offre fraîcheur, vent et terrasses alluviales. Dans Hawke’s Bay, Gimblett Gravels apporte des sols caillouteux et un microclimat plus chaud, abrité. Le pinot noir et le merlot ne sont donc pas voisins par commodité : chacun est confié à un environnement choisi pour lui.

La famille inscrit aussi l’entreprise dans un trust prévu pour mille ans. Ce chiffre exprime une volonté de transmission, pas l’âge du domaine. Nous retenons surtout l’idée qui l’accompagne : planter engage plus longtemps qu’une vendange. Les premières décisions de sol, de cépage et d’emplacement doivent encore avoir du sens lorsque les vignes auront vieilli.

À Gimblett Gravels, les vignes ont pris la place d’un projet de carrière

Le terrain devenu le vignoble de Craggy Range à Gimblett Gravels aurait pu connaître une tout autre histoire. Longtemps utilisé par la famille Gimblett comme pâture hivernale pour les bovins et les moutons, il est acheté en 1987 par une entreprise qui souhaite exploiter les graviers. Les vignerons locaux défendent son avenir viticole. Après des années de mobilisation et le refus des autorisations d’extraction, le projet de carrière est abandonné en 1997.

La terre est ensuite mise en vente par appel d’offres et Craggy Range l’acquiert. La même ressource, le gravier, devient ainsi le support d’une culture plutôt qu’une matière à enlever. Ces sols drainants, associés à la chaleur du site, conviennent notamment au merlot, au cabernet sauvignon et à la syrah. Le paysage n’est pas un décor autour de la bouteille : il a déterminé ce qui pouvait y être planté.

Sophia, assemblage dominé par le merlot, prolongé par les cabernets, représente cette autre voix de la maison. Son registre va vers la mûre, le fruit mûr et une texture veloutée, avec une charpente plus ample que celle d’un pinot noir. Nous le pensons pour une cuisine qui possède du jus et de la profondeur, plutôt que pour rechercher la même légèreté que sur les terrasses de Martinborough.

Te Muna, des terrasses où le pinot noir trouve sa place

Le vignoble de Te Muna est établi en 1999, à environ sept kilomètres de Martinborough. Le vent, les écarts entre le jour et la nuit et les sols déposés par la rivière composent un environnement bien différent de Gimblett Gravels. Sur les terrasses supérieures, les limons et les pierres accueillent le pinot noir ; plus bas, les terrains plus jeunes et drainants sont notamment consacrés au sauvignon blanc.

À l’intérieur même du domaine, le choix reste donc précis. Une appellation ou un nom de région ne remplace pas la connaissance d’un bloc de vignes. Pour Aroha, la sélection s’attache à certaines parcelles de pinot noir où une mince bande d’argile recouvre la pierre. La qualité du tanin tient une place centrale dans le travail : il s’agit de donner de la longueur sans rendre la bouche pesante.

Le parfum se place du côté de la cerise, avec une expression aérienne et un toucher soyeux. Cela ne fait pas du vin une copie de Bourgogne. Nous préférons reconnaître le cépage tout en laissant sa place à Martinborough. Un même raisin voyage ; le vent, le sol et le déroulement de la saison, eux, ne se transportent pas. C’est précisément ce qui rend cette lecture des lieux intéressante.

Deux paysages donnent deux places à table

Pour les pinots noirs de Te Muna, nous conseillons un service autour de 15 ou 16 °C, dans un verre qui laisse le parfum s’ouvrir. Une bouteille sortie d’une pièce chauffée gagne à passer un moment au frais. Le but n’est pas de durcir le vin, mais de préserver l’élan de la cerise et la délicatesse de sa texture. Un canard rôti, une pintade ou un plat de champignons constituent de bons points de départ.

Pour un assemblage comme Sophia, nous gardons environ 16 °C mais changeons d’assiette : épaule d’agneau, bœuf rôti, légumes braisés avec un jus réduit. Nous cherchons une chair et une sauce capables d’accompagner les tanins. Un glaçage très sucré prendrait trop de place ; un jus de cuisson garde le dialogue plus net. L’accord suit ainsi la structure du vin, pas seulement son pays d’origine.

Le temps change aussi l’expérience. Les indications de garde varient réellement selon les années : Aroha peut évoluer sur une dizaine d’années, tandis que certains millésimes de Sophia sont destinés à une attente plus longue. Pour une bouteille précise, nous partons de son année et de son parcours en cave plutôt que d’appliquer un calendrier unique à la maison. Jeune ou mûr, le vin doit surtout correspondre au repas et au goût recherché.

Les trois repères Craggy Range que nous référençons

Notre catalogue porte les libellés exacts « Aroha Pinot Noir - Craggy Range, Martinborough », « Te Muna Road Pinot Noir - Craggy Range, Martinborough » et « Sophia Gimblett Gravels - Craggy Range, Hawke’s Bay ». Les deux premiers nous ancrent à Martinborough ; le troisième nous emmène dans un autre paysage, avec un autre assemblage et une autre texture.

Nous pouvons ainsi partir de ce que vous aimez : parfum de pinot noir et chair délicate, ou rouge plus ample pour un plat mijoté. Il ne s’agit pas de classer ces vins sur un podium, mais de leur trouver une place juste. La disponibilité varie avec les arrivages ; nos cavistes de Ferney-Voltaire et de Saint-Genis-Pouilly vous répondront sur les cuvées et les années du moment.

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération.

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