Histoires de vignerons

Drappier à Urville : une famille de pinot noir et de cépages anciens

Publié le 2026-10-29 · 5 min · Par L’équipe de la Vinothèque du Léman

Chez Drappier, le pinot noir tient le premier rôle, mais il ne ferme pas la porte aux autres. À Urville, dans l’Aube, la famille cultive aussi des cépages que l’on rencontre beaucoup moins souvent en Champagne : arbane, petit meslier, pinot blanc et fromenteau. Nous aimons ce double fil, une identité très affirmée et la volonté de conserver plusieurs voix dans les vignes. Il raconte mieux cette maison qu’une simple échelle entre ses cuvées.

À Urville, les caves précèdent de plusieurs siècles la maison

L’histoire familiale commence ici en 1808, lorsque François Drappier s’installe à Urville et exploite quelques hectares de vignes. Les caves, elles, appartiennent à un temps bien plus ancien. Construites en 1152 dans le réseau cistercien lié à l’abbaye de Clairvaux, elles ont connu d’autres usages avant de devenir celles de la famille. Les Drappier les achètent après la Seconde Guerre mondiale, alors qu’ils vivent juste à côté.

Cette chronologie mérite qu’on s’y arrête : un bâtiment médiéval ne fait pas de la maison une entreprise fondée au Moyen Âge. En revanche, il lui donne un lieu où travailler et conserver ses vins, un point fixe au fil des générations. Aujourd’hui, ces caves abritent notamment de grands formats et des millésimes anciens. La mémoire du domaine ne tient donc pas seulement aux noms inscrits sur les étiquettes : elle tient aussi aux bouteilles que l’on laisse traverser les années.

Le vignoble d’Urville s’inscrit dans les coteaux calcaires du Kimméridgien. Derrière ce mot se trouvent des formations marines anciennes, avec leurs fossiles. Nous préférons y voir le cadre de vie de la vigne plutôt qu’une promesse automatique de goût de pierre : le raisin, sa maturité et les décisions de cave restent indispensables pour comprendre le vin.

Le « Père Pinot » avait choisi un autre avenir pour les vignes

Au début des années 1930, Georges Collot, grand-père maternel de Michel Drappier, replante du pinot noir dans le canton. Le choix étonne assez pour lui valoir le surnom de « Père Pinot ». Ce qui pouvait passer pour une obstination devient ensuite un trait majeur de la maison. Le pinot noir offre ici un fil conducteur, pas une obligation de faire tous les vins de la même manière.

La famille sait d’ailleurs changer de voie lorsqu’une année l’impose. Après le gel de 1957, qui détruit presque toute la récolte, André Drappier introduit le meunier, mieux armé contre les froids de printemps. Deux décisions, à quelques décennies d’intervalle, racontent ainsi deux façons de transmettre : tenir à une conviction, puis accepter d’ajouter une ressource lorsqu’un risque se révèle.

En 1952, André et Micheline avaient créé Carte d’Or. En 1968, Micheline porte le projet d’un rosé entièrement issu de pinot noir. Ces étapes montrent une famille qui ne se contente pas d’entretenir un héritage : elle lui donne de nouvelles formes. Le lien entre les générations se lit dans les plantations et dans les choix de vinification, autant que dans un arbre généalogique.

Arbane et petit meslier : garder plusieurs voix dans le vignoble

À côté du pinot noir, du chardonnay et du meunier, Drappier conserve l’arbane, le petit meslier, le pinot blanc et le fromenteau, autre nom du pinot gris. Blanc Vrai désigne ici le pinot blanc. Ces noms sont moins familiers, mais ils appartiennent bien à l’histoire champenoise. Les garder dans les rangs permet aussi de continuer à les travailler et à les vinifier, au lieu de les réduire à une curiosité de livre.

La cuvée Quattuor, par exemple, réunit chardonnay, arbane, petit meslier et pinot blanc à parts égales. Elle illustre cette diversité sans remplacer le pinot noir comme ancrage de la maison. Nous n’y voyons pas un concours où les cépages anciens seraient forcément meilleurs : leur intérêt est d’élargir les expressions possibles du Champagne. Un blanc de blancs ne raconte donc pas nécessairement le chardonnay seul.

Depuis 2016, la huitième génération a rejoint Michel et Sylvie Drappier. Charline s’occupe de la commercialisation, Hugo de la viticulture et de l’œnologie, tandis qu’Antoine travaille notamment avec un cheval de trait sur une partie du vignoble. Potager, vergers anciens et animaux prolongent cette activité agricole. La transmission prend alors une forme très concrète : plusieurs métiers, plusieurs sensibilités, mais des vignes et une cave à faire vivre ensemble.

De la chair du pinot aux blancs floraux, une place au repas

Pour nous, la porte d’entrée reste le goût. Un blanc de noirs de pinot noir invite à chercher du fruit, de la chair et de la longueur, plutôt qu’une bulle qui ne ferait que rafraîchir. Face à lui, un assemblage de cépages blancs peut déplacer l’attention vers les fleurs, les fruits blancs et une sensation plus élancée. Le dosage et le temps en cave complètent le tableau ; ils n’effacent pas cette différence de matière. Le bon choix dépend aussi de l’assiette : une bulle droite peut accompagner un poisson délicat, tandis qu’un vin plus charnu trouve sa place sur une volaille rôtie.

Nous servirions un blanc de noirs sec autour de 10 °C, dans un verre à vin blanc assez ouvert pour laisser venir les parfums. Une truite rôtie, une volaille sans sauce sucrée ou des champignons poêlés lui donnent un partenaire plus intéressant qu’un apéritif dominé par des biscuits très salés. Pour un Champagne plus ample et évolué, nous laisserions le verre gagner un degré : les nuances de fruits mûrs et de pain grillé deviennent alors plus faciles à percevoir.

La garde demande de distinguer la cuvée, son année éventuelle et le temps déjà passé depuis le dégorgement. Nous privilégions le fruit et la fraîcheur pour une bouteille destinée à un repas proche ; pour rechercher des notes plus fondues, de noisette ou de brioche, nous choisissons d’abord une cuvée construite pour cette évolution. Une cave sombre et fraîche convient mieux qu’une étagère éclairée. Nous ne fixerions pas la même échéance à un brut nature et à un Champagne millésimé plus ample.

Les trois libellés Drappier que nous suivons au catalogue

Notre catalogue réunit « Blanc de Noirs Brut Nature - Champagne Drappier », « Brut "Grande Sendrée" - Champagne Drappier » et « Extra Brut "Clarevallis" - Champagne Drappier ». Ces libellés donnent trois points de départ pour parler de la maison ; ils ne résument pas tous les cépages qu’elle cultive ni toute son histoire. Quattuor, évoqué plus haut pour expliquer le travail des variétés anciennes, n’est pas l’un de ces trois libellés.

À Ferney-Voltaire ou à Saint-Genis-Pouilly, nous partirons volontiers de votre repas : une entrée délicate, un poisson rôti ou une volaille appellent des équilibres différents. Dites-nous aussi si vous aimez surtout le fruit frais ou les parfums que le temps apporte, nous pourrons préciser le conseil. Pour la disponibilité d’une cuvée et de son année, nous vous répondrons directement en boutique.

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération.

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