Bruno Rocca : Rabajà et Currà, deux coteaux pour lire Barbaresco
À Barbaresco, le nom Rocca suit une histoire familiale longue, mais deux lieux donnent aujourd’hui les repères les plus parlants : Rabajà, où se trouve la cave, et Currà, sur la commune voisine de Neive. Tous deux donnent du Barbaresco, tous deux sont plantés de nebbiolo, et pourtant leur expression n’est pas interchangeable. Le premier porte des tanins puissants et équilibrés ; le second avance avec davantage de finesse et d’harmonie. Nous aimons raconter ce contraste parce qu’il montre ce que le mot terroir peut avoir de concret : un même cépage, une même appellation, puis des nuances que le coteau, le sol, l’exposition et le travail familial font apparaître dans le verre.
Une famille de Barbaresco, de 1834 à la mise en bouteille
La famille Rocca est établie dans la commune de Barbaresco depuis 1834. Au XIXe siècle, la vigne partage encore la ferme avec les champs destinés au fourrage et l’élevage. Le vin est déjà une part importante de l’économie familiale, mais il n’est pas encore l’unique métier. Cette origine paysanne compte : la propriété ne naît pas d’une marque créée autour d’un nom, elle se construit dans un paysage que plusieurs générations cultivent.
En 1958, Francesco Rocca, le grand-père de la génération actuelle, achète Rabajà et la ferme du même nom. La famille quitte alors le centre du village pour s’installer sur ce coteau, au sud du cru. Les raisins de Rabajà jouissent déjà d’une réputation particulière. En 1967, la cave coopérative qui les reçoit les met même en bouteille séparément sous la mention du vignoble du sud-ouest de Rabajà. Le lieu commence ainsi à parler avant que la famille ne signe elle-même ses vins.
Le tournant arrive avec Bruno Rocca. La récolte 1978 est la première mise en bouteille sous le nom familial. Le travail s’éloigne progressivement d’une logique de volume pour chercher une expression plus précise des vignes. Dans les années 1990, le domaine ajoute des parcelles hors de Barbaresco et élargit son horizon au Langhe Nebbiolo, à la barbera, au dolcetto et au chardonnay. Aujourd’hui, Luisa et Francesco travaillent avec leur père Bruno. Nous y voyons une transmission vivante : une génération n’efface pas la précédente, elle reprend les mêmes coteaux avec de nouveaux moyens et la même exigence de lisibilité.
Rabajà, le coteau où la maison a pris racine
Rabajà n’est pas seulement le siège de la cave. C’est le lieu autour duquel l’identité du domaine s’est resserrée depuis 1958. Dans un Barbaresco de Rabajà, la puissance ne vient pas d’une masse lourde. Elle se lit plutôt dans la tenue du tanin, l’allonge et la capacité du vin à se déployer lentement. La famille décrit des tanins puissants mais équilibrés ; cette tension explique pourquoi Rabajà peut paraître réservé dans sa jeunesse sans être austère pour autant.
Le nebbiolo donne ici sa couleur rubis, qui évolue vers le grenat, et un parfum où peuvent se croiser la framboise, la violette, les épices et des nuances plus terriennes avec le temps. Ces repères appartiennent à la famille aromatique du Barbaresco, pas à une recette garantie pour chaque année. Sur Rabajà, nous cherchons surtout la ligne : un fruit précis, des tanins présents et une finale qui ne se relâche pas.
Le nom du coteau sur l’étiquette a un sens réglementé. Depuis 2010, les mentions géographiques supplémentaires du Barbaresco ont des limites définies. Elles permettent de rattacher une cuvée à un secteur précis au sein de l’appellation, qui couvre Barbaresco, Treiso, Neive et une partie d’Alba. « Rabajà » ne désigne donc ni un cépage ni une marque de fantaisie. C’est une origine plus resserrée à l’intérieur du Barbaresco. Pour nous, cette précision est utile quand elle aide à comprendre le vin ; elle ne doit jamais devenir un vocabulaire de spécialiste récité pour lui-même.
Currà, une autre lecture du nebbiolo
Currà entre dans l’histoire du domaine en 2001. La parcelle compte quatre hectares et se situe à Neive. La famille commence à croire pleinement en son expression à partir de 2012. Son nom viendrait du curé de Neive — curato en italien, curà en piémontais — en souvenir de terres autrefois liées à l’Église. Derrière cette anecdote, l’essentiel reste le style : Currà donne un Barbaresco fin, personnel, porté par des tanins plus harmonieux.
Comparer Currà à Rabajà ne revient pas à distribuer une médaille d’or et une médaille d’argent. Rabajà met en avant l’assise et la longueur ; Currà laisse plus vite apparaître le mouvement, le parfum et la souplesse du tanin. Le cépage reste pourtant le même. Un Barbaresco est issu à 100 % de nebbiolo, cépage sensible aux différences de sol, d’exposition et de climat. C’est précisément ce qui rend la comparaison intéressante : le raisin fournit une grammaire commune, les coteaux changent l’accent.
La réglementation impose au Barbaresco au moins deux années d’élevage, dont neuf mois sous bois. Après quatre années, le vin peut porter la mention Riserva. Ce cadre donne du temps au nebbiolo pour assouplir ses tanins et réunir ses arômes, sans décider à lui seul du caractère final. La date de vendange, l’extraction et les choix de cave gardent leur rôle. Nous préférons donc lire ensemble le nom de la cuvée, le coteau et la place du vin dans la gamme plutôt que d’attendre tout du seul mot « Riserva ».
Du verre à la table, sans durcir les tanins
Un Barbaresco jeune gagne à être servi autour de 16 à 17 °C. Trop chaud, l’alcool prend le dessus et les tanins paraissent plus secs ; trop froid, le parfum se ferme. Nous ouvrons la bouteille une heure avant le repas et nous goûtons avant de décider d’une carafe. Si le vin reste compact, une carafe assez large peut l’aider. Sur une bouteille plus âgée, une ouverture douce et un service sans agitation protègent mieux les arômes devenus délicats.
À table, le nebbiolo aime les plats qui répondent à son parfum sans combattre sa structure. Un veau rôti aux champignons, une pintade, un risotto aux cèpes ou un bœuf mijoté donnent de bons points d’appui. Les pâtes au ragù et les fromages affinés du Piémont fonctionnent également, à condition que le sel et la puissance restent mesurés. Avec Currà, nous choisirions volontiers la finesse d’une volaille ou d’un risotto ; avec Rabajà, la profondeur d’une viande braisée peut accompagner la carrure du vin.
La garde habituelle d’un Barbaresco se situe souvent entre cinq et dix ans, avec des cuvées de coteau capables d’aller bien au-delà dans une cave fraîche et stable. Rabajà appelle volontiers la patience : le temps fond le grain tannique et fait passer le fruit rouge vers la rose séchée, les épices, le sous-bois et la noisette. Currà peut séduire plus tôt par son toucher plus harmonieux, tout en conservant un vrai potentiel. Nous ne faisons pas de l’attente une règle de prestige : le meilleur moment reste celui où le fruit, le tanin et le plat se répondent.
Ce que nous référençons chez Bruno Rocca
Notre catalogue cite exactement « Barbaresco "Rabajà" - Bruno Rocca », « Barbaresco Riserva "Rabajà" - Bruno Rocca » et « Barbaresco "Currà" - Bruno Rocca ». Il comprend aussi « Barbaresco - Bruno Rocca » et « Barbaresco Marcorino - Bruno Rocca ». Ces libellés permettent de passer d’une lecture générale de l’appellation à deux coteaux bien identifiés.
Nous référençons également « Langhe Nebbiolo "Fralù" - Bruno Rocca », « Barbera d'Alba - Bruno Rocca », « Dolcetto d'Alba "Trifolè" - Bruno Rocca » et « Langhe Chardonnay "Cadet" - Bruno Rocca ». Ensemble, ces cuvées montrent que la maison ne travaille pas seulement le Barbaresco : elle donne aussi une place au fruit immédiat du dolcetto, à l’énergie de la barbera et à une expression blanche des Langhe.
La présence de ces cuvées dans nos deux boutiques varie avec les arrivages.
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